Guide pratique pour une vie sans effort
Et si avoir moins besoin de soi-même était la forme la plus aboutie de réussite moderne ?
Pourquoi c'est important
Perdre son autonomie se passe au mieux lorsqu’on l’anticipe et qu’on l’introduit progressivement. Une perte soudaine peut entraîner des désagréments, des interrogations et des choix non souhaités. Avec une préparation adéquate, les services, dispositifs, livraisons, rappels, ascenseurs et personnes aidantes peuvent remplacer les capacités habituelles de façon suffisamment fluide pour que la vie quotidienne se poursuive sans interruption. L’objectif n’est pas de lutter contre le déclin, mais de s’assurer qu’il soit bien géré.
Essai principal
Le premier signe de progrès, c’est lorsque l’alimentation ne demande plus d’effort.
Autrefois, il fallait faire les courses, porter, couper, cuisiner, nettoyer, et parfois rester près des fourneaux avec un certain sens du devoir. Cela avait son utilité à une époque où l’on ne pouvait pas encore faire venir le dîner d’un simple geste sur une vitre.
Aujourd’hui, la nourriture arrive. Quelqu’un d’autre la choisit, la prépare, l’emballe, la transporte et la dépose devant la porte. Dans les foyers les plus avancés, elle peut même être rangée dans le réfrigérateur sans que l’habitant ait à intervenir. Ce n’est pas de la paresse. C’est la logistique qui atteint sa maturité.
Porter des sacs de courses est particulièrement dépassé. Cela montre un foyer encore impliqué dans la chaîne d’approvisionnement au niveau musculaire. Une personne raffinée ne devrait pas rentrer chez elle avec des oignons, des légumes, des sacs et autres signes de travail inachevé. Une cuisine réussie contient des contenants, des instructions de réchauffage et la tranquillité d’esprit que procure la délégation.
Il convient aussi de réduire la cuisine avec précaution. Cela demande trop. Il faut planifier, gérer le minutage, rester debout, goûter, nettoyer, savoir où sont les casseroles. Pire encore, cela crée un lien entre le corps et le repas. Cela peut conduire à la prise de conscience. La prise de conscience a gâché bien des vies efficaces.
Le mouvement doit être abordé avec la même sophistication. Le mouvement ordinaire est difficile à valoriser car il se fond dans la vie quotidienne. Monter des escaliers, marcher sur le trottoir, porter des sacs, se relever du sol, nettoyer une pièce, attraper quelque chose en hauteur. Ce ne sont pas de vraies activités. C’est de l’exercice non labellisé, pratiqué sans abonnement.
La solution moderne consiste à retirer le mouvement de la vie quotidienne pour le réintroduire plus tard sous forme de rendez-vous. C’est bien plus ordonné. Au lieu de marcher parce que le magasin est proche, on se rend en voiture dans un bâtiment où l’on marche sur une machine. Au lieu de soulever des objets utiles, on soulève des objets conçus pour être soulevés, puis on les repose exactement à leur place d’origine.
Les escaliers méritent une attention particulière. Ils représentent une technologie primitive qui a surtout survécu grâce à l’attachement architectural. Les ascenseurs prouvent que la société a évolué. Les escalators vont encore plus loin, car ils conservent l’apparence du déplacement tout en supprimant la contrainte de participation.
Dès que les escaliers deviennent facultatifs, beaucoup d’autres choses le deviennent aussi. Se garer plus loin. Porter ses bagages. Rester debout pendant une conversation. Se lever d’un fauteuil bas sans réfléchir à la manière de le faire. Rendre visite à des proches dont le mobilier ne s’adapte pas à vos besoins.
C’est ainsi que l’indépendance s’affine. Elle devient sélective, encadrée, et surtout théorique.
Le domicile peut y contribuer. Un logement bien conçu doit limiter les flexions, les efforts pour atteindre, soulever, porter ou chercher. Tout ce qui compte doit être à portée de main. Le fauteuil doit épouser votre morphologie. La télécommande doit avoir préséance dans la pièce. Le téléphone doit permettre d’accéder à la nourriture, aux loisirs, à la banque, aux achats, à l’actualité, aux débats et à la compagnie, sans avoir à mettre de chaussures.
Peu à peu, le monde extérieur devient moins indispensable. Ce n’est pas de l’isolement, c’est de la curation.
Les amis représentent l’une des menaces les moins encadrées à une dépendance bien installée. Ils proposent des promenades, des dîners, des visites, des marchés, des sorties, des jardins, des musées et d’autres environnements où l’on attend du corps qu’il suive. Ils peuvent se souvenir d’une version antérieure de vous avec une précision parfois gênante.
Les écrans sont préférables. Ils exigent moins et flattent davantage. Un message remplace une visite. Une réaction remplace une conversation. Une vidéo remplace un après-midi. Le cercle se réduit, mais il devient plus facile à gérer. Un monde plus petit comporte moins d’escaliers.
Idéalement, rien de spectaculaire ne se produit. Aucun jour ne devrait être assez brutal pour annoncer la réussite. Une capacité devient gênante, puis superflue, puis risquée, puis déléguée. Chaque renoncement se présente sous les traits du confort, de la sécurité, de la richesse ou du bon sens.
Lorsque la vie ordinaire nécessite une aide, la transition devrait donner l’impression d’une planification responsable. Après tout, vous n’avez pas perdu votre autonomie. Vous avez simplement accepté les services qui la rendaient inutile.
Que faire
- Commandez des repas préparés en ligne et faites-les livrer, déballer et placer au réfrigérateur chaque fois que possible.
- Privilégiez les bâtiments, itinéraires et routines où les ascenseurs remplacent les escaliers.
- Gardez les objets du quotidien à portée de main afin que se pencher, tendre le bras ou marcher deviennent exceptionnels.
- Laissez les appareils mémoriser, rappeler, soulever, livrer, mesurer et décider.
- Mettez en place un écosystème de soutien dès le début, avant que le corps ne développe un quelconque attachement à l’utilité.
Ce qu'il ne faut pas faire
- Ne faites pas les courses, ne portez pas les sacs, ne cuisinez pas et ne faites pas le ménage. C’est ainsi que les livreurs, les services de repas, les préparateurs de commandes et les équipes de nettoyage gagnent honnêtement leur vie.
- N’utilisez pas les escaliers. C’est pour cela que Dieu a créé les ascenseurs.
- Ne marchez pas jusqu’aux endroits proches. C’est pour cela que les voitures sont équipées de sièges, de la climatisation et de porte-gobelets.
- Ne rendez pas visite à vos amis en personne. C’est ainsi que l’on vous pousse à porter des chaussures, à prendre les escaliers, à rester debout et à utiliser des meubles qui ne s’inclinent pas.
- Ne vous garez pas loin de l’entrée de la salle de sport. Gardez vos pas pour le hammam en tournant jusqu’à ce qu’une place proche se libère.
Observation finale
Le chemin devient évident dès lors que l’on comprend l’ambition. Supprimer l’effort lié à l’alimentation, supprimer le mouvement lors des tâches quotidiennes, supprimer les escaliers lors des déplacements, supprimer les visites dans les relations amicales, et supprimer les petites responsabilités du quotidien avant qu’elles ne deviennent la preuve d’une capacité. Entourez le corps de services, d’appareils, de livraisons, de rappels, d’ascenseurs, d’écrans et de soutien professionnel jusqu’à ce que l’aptitude ordinaire ne manque plus à personne. Si l’objectif est de créer les conditions privilégiées de la réussite moderne, la vie moderne a déjà résolu une grande partie du problème.
Les lecteurs qui souhaitent interrompre ce déclin efficace peuvent consulter la série Embracing My Vitality comme guide pratique de « ce qu’il ne faut pas faire ». Elle propose des idées peu commodes sur le mouvement, l’alimentation, le sommeil, le stress, l’environnement, la responsabilité et d’autres habitudes qui peuvent retarder l’aboutissement moderne consistant à avoir besoin d’aide pour la vie ordinaire.